Premières lignes #236

Bien le bonjour, cher·es lecturovores !
Pour les Premières lignes de ce jour, j’ai pris au hasard un livre de ma pile à lire. Je dois dire qu’en les lisant, j’ai tout de suite apprécié l’atmosphère qui s’en dégage. Et vous, quel est votre ressenti ?
Passez une belle journée.

Le principe : chaque semaine, je prends un livre et je vous en cite les premières lignes du récit. Pensez à mettre le lien de votre RDV en commentaire de l’article ou, si vous avez une page ou une catégorie dédiée, n’hésitez pas à me le faire savoir ; cela facilitera l’actualisation.

1

La riche senteur des roses emplissait l’escalier, et lorsque la brise d’été agitait les arbres du jardin, les lourds effluves de lilas, ou la fragrance plus subtile de l’épine rose, pénétraient par la porte ouverte.
Depuis le coin du divan aux motifs persans sur lequel il était étendu, fumant, comme à son habitude, cigarette sur cigarette, Lord Henry Wotton apercevait tout juste l’éclat d’un cytise aux fleurs couleur de miel, suaves comme le miel, dont les rameaux frémissants paraissaient à peine capables de porter le poids d’une beauté aussi flamboyante que la leur, cependant que de temps à autre les ombres fantastiques projetées par les oiseaux en vol s’inscrivaient un instant sur les longs rideaux de tussor tendus sur la fenêtre immense, et créaient passagèrement une sorte d’effet japonais qui lui rappelait le visage blafard comme le jade de ces peintres de Tokyo qui, par l’intermédiaire d’un art nécessairement immobile, tentent de traduire le mouvement et la vitesse. Le murmure obstiné des abeilles cheminant lourdement parmi les hautes herbes qu’on n’avait pas encore tondues, ou faisant des cercles monotones au-dessus des aigrettes dorées et poudreuses du chèvrefeuille qui poussait en tous sens, semblait rendre le silence encore plus oppressant. Le grondement indistinct de Londres était comme le bourdon d’un orgue dans le lointain.
Au centre de la pièce, fixé sur un chevalet droit, se dressait le portrait en pied d’un jeune homme d’une beauté extraordinaire et, face à lui, à quelque distance, était assis l’artiste lui-même, Basil Hallward, dont la disparition subite, il y a quelques années, suscita dans l’opinion un tel émoi et fit naître de si étranges conjectures.
Le peintre regardait la forme gracieuse et avenante que son art avait si habilement reflétée, et un sourire de plaisir passa sur son visage et parut vouloir s’y attarder. Mais soudain il sursauta et, fermant les yeux, posa les doigts sur ses paupières, comme s’il cherchait à emprisonner dans son cerveau un rêve curieux dont il redoutait de s’éveiller.

Le portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde, 1891.

Le portrait de Dorian Gray

20 réflexions sur “Premières lignes #236

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s