Premières lignes #295

Salutations !
Dans les Premières lignes du jour, je vous en propose dont les trois premières m’ont fait me dire que j’allais vite m’embrouiller, et dont les trois suivantes m’ont convaincue que j’allais aimer ce livre. Je le lis très lentement, il est dense et en à peine cinq jours, je n’ai lu qu’une centaine de pages (sur les 600 qu’il en fait). Qu’importe, il me plaît alors, en attendant mon retour, voici un avant-goût.

Le principe : chaque semaine, je prends un livre et je vous en cite les premières lignes du récit. Pensez à mettre le lien de votre RDV en commentaire de l’article ou, si vous avez une page ou une catégorie dédiée, n’hésitez pas à me le faire savoir ; cela facilitera l’actualisation.
N’oubliez pas de me citer, ça fait toujours plaisir ♡

Quand Pierre-Alain, mon père, épousa Marie-Jeanne Le Goff, il n’avait qu’une lieue à parcourir pour passer de la ferme de Kerveillant, en Plovézet, au bourg de Pouldreuzic où il allait vivre désormais avec sa femme. Il vint à pied, le torse bien droit, parce qu’il portait, sur la tête, une pile de vingt-quatre chemises de chanvre qui constituaient le plus clair de son avoir. En effet, ces chemises étaient à peu près tout ce que sa mère, Catherine Gouret, avait pu lui préparer pour son mariage. Le chanvre en avait été récolté, roui, broyé à Kerveillant et filé au rouet par Catherine elle-même. Comme d’habitude, ni plus ni moins. Avec le fil obtenu, on avait fait deux écheveaux qu’on avait portés au tisserand. Le premier, de chanvre pur, devait servir à faire des sacs de pommes de terre. Au second étaient mêlés des fils de laine pour adoucir le tissu. Celui-là fournirait les chemises de la maisonnée. Ensuite, les chemises et les sacs devaient se rencontrer immanquablement sur le dos des gens, les unes supportant les autres et généreusement rapiécées comme eux lorsque l’usure montrerait la peau de l’homme ou celle de la pomme de terre. Et les sacs vides, au surplus, repliés un coin dans l’autre, serviraient encore de capuchons et de dossards pour les temps de grosses pluies parce que les pauvres bougres de l’époque ne connaissaient pas d’autres survêtements. Quand mon père eut fait la guerre de Quatorze d’un bout à l’autre, l’armée lui laissa son dernier manteau d’artilleur dans lequel il se fit tailler son premier pardessus pour dix ans.
On avait pourtant des chemises de toile pour le dimanche. Une, quelquefois deux. Mais on ne se plaisait pas trop dedans. Elles ne tenaient pas au corps, elles glissaient dessus. Elles étaient trop minces, on avait l’impression d’être nu. Heureusement, il y avait le gilet à deux pans croisés, montant au ras du cou et descendant largement jusqu’aux reins, pour vous garantir en toutes saisons, les jours de fêtes. Mais rien ne valait les chemises de chanvre pour le travail quotidien. Elles buvaient votre sueur généreusement et sans vous refroidir. Elles étaient les cottes de mailles des misérables chevaliers de la terre. A être portées jour et nuit, elles n’apparaissaient guère plus grisâtres à la fin de la semaine qu’au début. Une bénédiction, je vous dis. Mais il fallait en avoir beaucoup parce qu’on ne faisait la lessive que deux fois par an, au printemps et à l’automne. Quand on en dépouillait une, toute raidie par la terre et l’eau de votre cuir, on la jetait sur le tas des autres, dans quelque coffre ou un coin d’appentis. Là, elle attendait la grande lessive d’avril ou septembre. Et tout recommençait.

Le cheval d’orgueil, Pierre-Jakez Helias, 1975.

Le cheval d’orgueil – Mémoires d’un Breton du pays bigoudin

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