Premières lignes #358

Salutations !
Pour les premières lignes de ce week-end, voici Pars vite reviens tard de Fred Vargas, un livre que j’aimerais redécouvrir cette année. Après un premier chapitre des plus courts (le genre qui introduit des propos mystérieux que l’on comprendra plus tard), j’ai enchaîné et, si ça ne semble pas dire grand chose de l’intrigue pour l’instant, je dois bien admettre que j’ai trouvé le propos assez universel : qui n’a jamais eu l’impression que les objets se liguaient contre soi ? Je vous laisse découvrir tout cela dans les lignes qui suivent ☕️
Bon dimanche à vous.

Le principe : chaque semaine, je prends un livre et je vous en cite les premières lignes du récit. Pensez à mettre le lien de votre RDV en commentaire de l’article ou, si vous avez une page ou une catégorie dédiée, n’hésitez pas à me le faire savoir ; cela facilitera l’actualisation.
N’oubliez pas de me citer, ça fait toujours plaisir ♡

 

1

Et puis, quand les serpents, chauves-souris, blaireaux et tous les animaux qui vivent dans la profondeur des galeries souterraines sortent en masse dans les champs et abandonnent leur habitat naturel ; quand les plantes à fruits et les légumineuses se mettent à pourrir et à se remplir de vers (…)

2

Les types, à Paris, marchent beaucoup plus vite qu’au Guilvinec, Joss l’avait constaté depuis longtemps. Chaque matin, les piétons s’écoulaient par l’avenue du Maine à la vitesse de trois nœuds. Ce lundi, Joss filait presque ses trois nœuds et demi, s’efforçant de rattraper un retard de vingt minutes. En raison du marc de café qui s’était déversé en totalité sur le sol de la cuisine.
Ça ne l’avait pas étonné. Joss avait compris depuis longtemps que les choses étaient douées d’une vie secrète et pernicieuse. Hormis peut-être certaines pièces d’accastillage qui ne l’avaient jamais agressé, de mémoire de marin breton, le monde des choses était à l’évidence chargé d’une énergie tout entière concentrée pour emmerder l’homme. La moindre faute de manipulation, parce que offrant à la chose une liberté soudaine, si minime fût-elle, amorçait une série de calamités en chaîne, pouvant parcourir toute une gamme, du désagrément à la tragédie. Le bouchon qui échappe aux doigts en était, sur le mode mineur, un modèle de base. Car un bouchon lâché ne vient pas rouler aux pieds de l’homme, en aucune manière. Il se love derrière le fourneau, mauvais, pareil à l’araignée en quête d’inaccessibilité, déclenchant pour son prédateur, l’Homme, une succession d’épreuves variables, déplacement du fourneau, rupture du flexible de raccordement, chute d’ustensile, brûlure.

Pars vite et reviens tard, Fred Vargas, 2001.

Pars vite et reviens tard

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Premières lignes #357

Bien le bonjour, les lecturovores !
Aujourd’hui, je vous propose de lire avec moi les premières lignes de La louve de Cornouaille. Un début qui intrigue : qui a raconté quoi ? Qu’est-ce que cette personne a bien pu faire ? Avez-vous des idées ?
Sur ces interrogations, je vous souhaite un bon dimanche !

Le principe : chaque semaine, je prends un livre et je vous en cite les premières lignes du récit. Pensez à mettre le lien de votre RDV en commentaire de l’article ou, si vous avez une page ou une catégorie dédiée, n’hésitez pas à me le faire savoir ; cela facilitera l’actualisation.
N’oubliez pas de me citer, ça fait toujours plaisir ♡

 

Prologue

Bretagne, vers l’an 1070…

La porte de la chapelle se referma sur le visiteur. Pétrifié par ce qu’il venait d’apprendre, Konogan, évêque de la ville de Kemper, resta un long moment immobile, le visage blême. Puis, reprenant ses esprits, il tituba vers l’extérieur, vers le jardin qui jouxtait la cathédrale, comme si le saint lieu où il officiait depuis plus de vingt ans lui était devenu hostile. S’appuyant d’un bras tremblant sur le mur de granit, il se mit à vomir. Un jardinier se précipita aussitôt à son secours.
— Monseigneur ! Que se passe-t-il ?
Le prêtre leva la main pour le rassurer, puis vomit de plus belle. Le jardinier le contempla d’un œil à la fois désolé et affolé. Monseigneur n’était plus très jeune, mais encore bien gaillard. Peut-être avait-il mangé quelque chose de mauvais. La perspective qu’il pût être malade à cause de ses légumes l’angoissait, lui qui y apportait tant de soin. Mais l’évêque reprit son souffle et lui tapota l’épaule d’un geste apaisant.
— N’aie crainte, mon ami, souffla-t-il d’une voix sourde, cela va passer. Dieu m’apporte déjà son aide.
L’homme s’éloigna non sans lui jeter un regard inquiet. Konogan lui adressa un sourire un peu crispé. Puis il ferma les yeux et tenta de retrouver son calme. Malgré toute l’affection qu’il lui portait, le pauvre jardinier ne pouvait être d’aucun secours. Konogan aurait aimé se confier, partager avec quelqu’un les horreurs dont il venait d’être informé. Mais cela lui était défendu : quels que fussent les secrets appris lors d’une confession, il était formellement interdit de les trahir. Le confesseur d’une reine avait ainsi péri dans d’horribles tourments plutôt que de révéler au roi ce que son épouse lui avait confié dans le secret de la confession.
Konogan avait entendu nombre d’histoires effrayantes au cours de sa longue carrière religieuse. Cette fois pourtant, il avait l’impression d’avoir confessé Satan en personne.

La louve de Cornouaille, Bernard Simonay, 2007.

La louve de Cornouaille

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Premières lignes #356

Salutations, les lecturovores !
Je dois bien admettre que, cette fois, j’ai eu du mal à trouver le roman dont j’allais vous partager les premières lignes. Il y en a bien un que j’avais en tête mais je trouvais le début bien peu convainquant. Finalement, j’ai regardé du côté de mes livres numériques et j’ai choisi Devenir lionne.
Bon dimanche à vous 🦁

Le principe : chaque semaine, je prends un livre et je vous en cite les premières lignes du récit. Pensez à mettre le lien de votre RDV en commentaire de l’article ou, si vous avez une page ou une catégorie dédiée, n’hésitez pas à me le faire savoir ; cela facilitera l’actualisation.
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PROLOGUE : UN BESTIAIRE

J’ai été et je suis tous les animaux.
Enfin, un certain nombre.
Poule, Poussin, Souris,
Cochonne ou Truie, Jument,
Gazelle, Biche, Lapine,
Louve, Chienne, Vipère,
Guenon,
Moule, Crevette, Baleine, Sardine,
Morue et Thon,
Puce, Mante religieuse,
Chatte, Panthère, Tigresse.

Et puis leurs variantes :
Bibiche, Bichette, Poulette,
Lapinette, Pupuce,
Minou, Minette, Chatasse,
Chiennasse,
Et j’en oublie.
J’ai même incarné quelques imaginaires : Dragon, Sphinge, et Licorne.

Chaque animale vient avec son lot de connotations et symboles implicites :
La chienne halète quand on la prend par derrière.
La vipère, venimeuse, médit de ses comparses.
La biche fait les yeux doux.
La lapine, un peu bête, se laisse caresser jusqu’à l’apoplexie.
Poulette, poule, poussin : ça se complique un peu. Les trois appartiennent à l’espèce des gallinacées, mais la connotation varie.
Poulette se veut mignon comme interpellation, est souvent précédé de l’adjectif possessif (ma poulette) connotant l’affection (ou bien le dédain, le mépris, voire la dérision), mais ça reste une volaille au cerveau minuscule, enfermée en basse-cour, à consommer rôtie.
La poule est plus mature, fera moins de manières, l’approche est plus directe et souvent tarifée. On peut en faire une soupe, sa carcasse donne du goût à tous les pot-au-feu.
Le poussin est petit, délicat, sans défense, il faut le protéger. C’est une ébauche de fille. Un qualificatif parfaitement adéquat pour enrober un peu la hiérarchie des sexes, tout en rappelant à l’ordre celle qu’il vient désigner (« Poussin, quand est-ce qu’on dîne ? Tu sais bien que j’ai faim quand je sors du bureau »).
Souris : sans commentaire (furtive, grise, un nuisible. Une vieille fille, en somme. Celle qui n’a pas trouvé à se faire encoupler).
Cochonne ou truie : tout dépendra bien sûr de l’intention de celui qui vous interpelle. La cochonne aime le sexe, c’est une fille facile. Elle baigne dans son auge, toute couverte de boue. C’est sale, d’aimer le sexe, faut-il entendre ici (le sous-texte implicite est qu’il faut aimer ça, mais ne pas l’afficher).
Jument : oui, j’ai mis bas, et comme beaucoup de femmes, j’ai la capacité d’un bon cheval de labour quant aux tâches domestiques. Comprenons par ici qu’on n’attend pas bien mieux de mon espèce que de se reproduire et labourer le champ (faire les courses, la vaisselle, les sols et la cuisine).
Gazelle : elle a une grâce certaine, tout en restant farouche. Gibier privilégié des fauves prédateurs, détalant ventre à terre, se laissant égorger au terme d’une course folle, la jugulaire tranchée et le flanc palpitant. Il faut donc là entendre qu’on est une jolie proie.
Louve : c’est déjà mieux. La louve vit en bande, sait défendre sa meute, elle chasse, est dangereuse. Ce n’est donc pas toujours vraiment un compliment. La louve a mauvaise presse, elle vous tranchera la gorge sans trop négocier.
Moule, crevette, baleine, sardine, morue et thon : on sent très fort l’étal de poissonnerie pas fraîche, rien qu’à les aligner. Les animaux de mer restent péjoratifs sans qu’on sache bien pourquoi.
Puce : petite, sautillante, mais surtout invasive.
Mante religieuse : toujours une insulte. Et pour cause, c’est la seule qui a compris que dans ce système, le moyen le plus efficace pour sa survie est que le mâle lui serve d’alimentation, après l’accouplement.
Chatte, panthère, tigresse, et enfin, lionne : des félines prédatrices, plus ou moins apprivoisables. Le choix du spécimen indique notre degré de domestication.
Comprenez donc le trouble qui peut nous envahir, à se faire interpeller tout au long de nos vies, avec ces substantifs du règne animalier. Cela défie toute tentative de raisonnement logique. Je veux dire : comment peut-on être à la fois une chienne et une lapine ? un poussin et une lionne ? une louve et une morue ?
Ça a commencé jeune, en ce qui me concerne. J’avais du poil aux jambes et du duvet aux bras, au bas du dos aussi, et une moustache visible. On m’appelait guenon, au collège, au lycée, jusqu’à ce que je m’épile, sacrifiant ma fourrure. Depuis, je suis glabre.

Devenir lionne, Wendy Delorme, 2023.

Devenir lionne

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Premières lignes #355

Bien le bonjour, les lecturovores !
Aujourd’hui, si ça vous dit, on revisite la légende arthurienne pour en faire un mythe morganien. Comment ? Avec Morgane Pendragon de Jean-Laurent Del Socorro qui sort ce mercredi : et si c’était Morgane et non Arthur qui avait réussi à s’emparer d’Excalibur ?
Bon dimanche à vous 👑

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PROLOGUE

L’épée dans la pierre

2 février 601

Les légendes sont écrites à l’image des hommes, aussi comment pourrais-je en être l’héroïne ?
Nous sommes au soir de l’Imbolc, la fête qui marque le début du printemps. Nous venons d’entrer depuis peu dans un nouveau siècle et, peut-être, dans ce nouvel âge tant de fois annoncé par les astres. Les prophètes ont promis à Logres un roi remplacer le précédent, mort il y a dix-huit ans déjà.
Il est minuit quand notre petite troupe de cavaliers arrive devant les murailles de Camelot. Personne n’est autorisé à s’introduire de nuit dans la capitale de Logres, mais Merlin a tout prévu. Il descend de sa monture et retire sa capuche pour que les gardes en faction le reconnaissent. Mes compagnons de route et moi mettons pied à terre à notre tour. Je resserre les pans de ma cape et attends avec eux l’issue de leurs pourparlers. Merlin nous rejoint. Les gigantesques portes en bois s’entrouvent juste assez pour nous céder le passage.
Nous nous engageons dans la rue principale. Nous pouvons entendre les claquements des sabots de nos chevaux au bout des longes. Même nos respirations accompagnées de buée semblent bruyante dans cette Camelot silencieuse. Nous avançons jusqu’au cœur de la ville, où nous nous immobilisons finalement devant la silhouette de l’arbre qui recouvre la tombe à ciel ouvert d’Uther Pendragon.

Morgane Pendragon, Jean-Laurent Del Socorro, 2023.

Morgane Pendragon

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Premières lignes #354

Salutations !
Aujourd’hui, je vous partage les premières lignes d’une lecture qui m’a émue la semaine passée : Les délices de Tokyo.
Bon dimanche à vous 🥞

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1

Doraharu, marchant de dorayaki.
Sentarô passait ses journées debout derrière la plaque chauffante.
Sa boutique était située en retrait de la route longeant la voie ferrée, dans la rue commerçante baptisée Sakuradôri, « rue des Cerisiers ». La rue se distinguait pourtant plus par le nombre de commerces fermés que par ses cerisiers plantés çà et là. Malgré tout, en cette saison, il semblait y avoir un peu plus de passants que d’habitude, peut-être attirés par les fleurs.
Sentarô remarqua une vieille femme immobile au bord du trottoir sans y attacher d’importance. Il se concentra sur le saladier dans lequel il mélangeait la pâte. Devant la boutique se dressait un cerisier en pleine floraison, pareil à une masse bouillonnante de petits nuages. Sentarô était persuadé que c’était ce qu’elle contemplait.
Néanmoins lorsqu’il releva la tête un peu plus tard, la dame au chapeau blanc n’avait pas bougé. Et ce n’était pas le cerisier qu’elle regardait, mais lui. Il la salua machinalement. Alors, un sourire légèrement emprunté aux lèvres, elle s’approcha à petits pas.

Les délices de Tokyo, Durian Sukegawa, 2013.

Les Délices de Tokyo

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Premières lignes #353

Bonne année à toutes et à tous ! Que 2023 vous apporte de la joie, de belles découvertes et de superbes rencontres 🎉
Pour ce 1er janvier, j’ai opté pour les premières lignes d’un roman que je vais lire sans tarder : Paola de Vita Sackville-West. Toutefois, je viens de me réveiller et je ne suis pas encore certaine qu’il s’agira là de ma première lecture de l’année. Et vous, par laquelle allez-vous commencer ?

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Lundi

C’est un lundi soir à sept heures que mes avocats me téléphonèrent pour m’apprendre la mort de mon oncle Noble Godavary. Désolés de m’appeler si tard, ils se permettaient de me suggérer de profiter du train de nuit pour être sur place dans le Nord dès le lendemain matin.
En les écoutant me prescrire ce programme, je réalisai à quel point le ressentiment que l’on éprouve envers les liens familiaux est au moins aussi fort que ce qui les a construits. Néanmoins, cette nouvelle tombait bien. Cela faisait quelque temps que j’avais une vague envie de quitter Londres mais je n’arrivais même pas à formuler une demande de congé. Au bureau, j’étais souvent à deux doigts de lancer : « Au fait, je prendrais bien quelques jours… », puis bizarrement rien ne sortait et je retournais à mes rêveries sans suite de bord de mer et de champs de bruyère. Et voilà qu’après cette période de flottement, une voix invisible m’amenait à prendre enfin une décision et je me retrouvais en train de noter des horaires dictés oar cet inconnu de chez Bradshaw.

Paola, Vita Sackville-West, 1932.

Paola

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Premières lignes #352

Pour ces dernières premières lignes de l’année, j’ai opté pour l’une de mes dernières lectures : Un chant de Noël de Charles Dickens – un livre qui tombe à pic.
Bonnes fêtes à vous 🎄

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Premier couplet

LE SPECTRE DE MARLEY

Marley était mort, pour commencer. Là-dessus, pas l’ombre d’un doute. Le registre mortuaire était signé par le ministre, le clerc, l’entrepreneur des pompes funèbres et celui qui avait mené le deuil. Scrooge l’avait signé, et le nom de Scrooge était bon à la Bourse, quel que fût le papier il lui plût d’apposer sa signature.
Le vieux Marley était aussi mort qu’un clou de porte.
Attention ! je ne veux pas dire que je sache par moi-même ce qu’il a de particulièrement mort dans un clou de porte. J’aurais pu, quant à moi, me sentir porté plutôt à regarder un clou de cercueil comme le morceau de fer le plus mort qui soit dans le commerce ; mais la sagesse de nos ancêtres éclate dans les similitudes, et mes mains profanes n’iront pas toucher l’arche sainte ; autrement le pays est perdu. Vous me permettrez donc de répéter avec énergie que Marley était aussi mort qu’un clou de porte.
Scrooge savait-il qu’il fût mort ? Sans contredit. Comment aurait-il pu en être autrement ? Scrooge et lui étaient associés depuis je ne sais combien d’années. Scrooge était son seul exécuteur testamentaire, le seul administrateur de son bien, son seul ayant cause, son seul légataire universel, son unique ami, le seul qui eût suivi son convoi. Quoique, à vrai dire, il ne fût pas si terriblement bouleversé par ce triste événement qu’il ne se montrât un habile homme d’affaires le jour même des funérailles et qu’il ne l’eût solennisé par un marché des plus avantageux.
La mention des funérailles de Marley me ramène à mon point de départ. Il n’y a pas de doute que Marley mort : ceci doit être parfaitement compris, autrement l’histoire que je vais vous raconter ne pourrait rien avoir de merveilleux. 

Un chant de Noël, Charles Dickens, 1843.

Un chant de Noël

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Premières lignes #351

Nouveau dimanche, nouvelles premières lignes que je vous partage. Cette fois, il s’agit d’un roman d’anticipation qui a énormément plu à la personne qui me le prête ; elle a souhaité partager avec moi son coup de cœur littéraire. Le roman en question est Vongozero de Yana Vagner.
Bon dimanche à vous 🙂

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Maman est morte le mardi 17 novembre. J’ai appris la nouvelle par une voisine. Quelle ironie : ni maman ni moi n’avons jamais été proches de cette femme acariâtre, toujours maussade, dont le visage ingrat semblait taillé dans la pierre. Nous avons vécu quinze ans sur le même palier et à une époque, pendant plusieurs années, je me dispensais même de la saluer. J’aimais à appuyer avec une joie maligne sur le bouton de l’ascenseur pour l’empêcher de monter dans la cabine ; elle, le pas lourd, soufflant comme un phoque, voyait les portes automatiques se refermer sous son nez et je me souviens encore de l’indignation ridicule qui lui déformait la face. Durant ces quelques années (j’avais alors quatorze ans, peut-être quinze), elle nous offrait la même grimace toutes les fois, nombreuses, où elle sonnait à notre porte – maman ne lui a jamais proposé d’entrer – pour nous exposer ses griefs : nos bottes avaient laissé des traces de neige fondue dans le hall, un individu avait sonné par erreur chez elle à plus de dix heures du soir… « Qu’est-ce qu’elle veut encore, maman ? » criais-je quand je devinais à la voix de ma mère qu’elle n’arrivait pas à se débarrasser de cette femme. Car maman n’a jamais appris à se défendre et n’importe quel minuscule conflit dans une file d’attente, de ces incidents qui enflamment l’œil et les jours des protagonistes, suscitait chez elle maux de tête, tachycardie et crises de larmes. Lorsque j’ai eu dix-huit ans, les interventions hebdomadaires de la voisine ont soudain cessé – sans doute avait-elle senti que j’étais désormais en mesure de la recevoir comme il se devait, et préféré mettre un terme à ses incursions offusquées ; quelques temps plus tard, j’ai recommencé à la saluer, éprouvant chaque fois un vague sentiment de triomphe, mais ensuite, très vite, j’ai quitté la maison (il est bien possible que la guerre ait repris après mon départ, mais maman ne m’en a jamais rien soufflé) et l’image de cette femme aussi revêche qu’inamicale, affublée d’un prénom qui ne lui convenait pas du tout – Lioubov, « amour » –, s’st rabougrie dans ma mémoire et a rejoint mes autres souvenirs d’enfance.

Vongozero, Yana Vagner, 2011.

Vongozero

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Premières lignes #350

Bien le bonjour, cher·es lecturovores !
Pour ces premières lignes, je n’ai pas hésité une seule seconde : l’avant-propos de Diluées m’a tellement plu qu’il m’a donné envie de découvrir cet ouvrage. En un sens, il m’a quelque peu fait penser à Orlando de Virginia Woolf dont le héros change en traversant les siècles, sauf qu’il s’agit-là d’un cadavre exquis, de plusieurs nouvelles écrites par plusieurs auteurices.
J’ai bien conscience qu’une anthologie présentant des textes érotiques queers ne va pas tenter tout le monde mais, eh, je vous partage des livres qui me tentent, que je lis ou que je souhaite découvrir et Diluées en fait partie. De toute façon, ce n’est là que l’avant-propos – qui présente merveilleusement bien les choses et je sens que je vais faire bouger ma PAL mensuelle pour lire ce bouquin…
Bon dimanche à vous 💜

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AVANT-PROPOS
DILUÉES

 

Il est des livres que l’on est heureuse d’éditer. 
Il est des livres que l’on est fière d’éditer.
Il est des livres que l’on pense importants.
Diluées est tout cela à la fois.
Diluées, c’est une anthologie de nouvelles
érotiques et queers.

Voici l’histoire d’une personne comme de mille. Qui prend toutes les formes, tous les genres, à toutes les époques. Doté de sa propre sensualité, de ses propres mots et de ses propres horizons. C’est un corps qui aime tous les autres corps – ou juste certains, parfois.. C’est une somme de sensations semblables à celles des autres, mais très différentes aussi.
Sept auteurices ont pris la plume pour écrire au fil de l’eau l’histoire de cette personne qui naît, renaît – passé, présent, futur : quelle importance ? Iel a tant de noms, d’attributs, d’envies. Qu’iel se trouve partout n’est pas un hasard.
En mer, au sommet d’un gratte-ciel aseptisé aux profondeurs mystérieuses de la ville, à l’écart d’une manifestation houleuse, à la plus mémorable des expositions, dans une chambre secrète, au cœur d’une aventure chevaleresque, omniscient…
Mais surtout dans les bras de quelqu’un.

Diluées a été menée pour créer d’autres images, mettre d’autres unions en lumière, et leur érotisme : des vies et des amours de toutes les couleurs. Il n’y aura jamais assez de fiers drapeaux pour représenter toutes les réalités et toutes les caresses. Lesbiennes, asexuelles, trans, bi, gay, sans nom, entre les deux, entre tout ça, cachées, joyeuses, moelleuses, humides, brutales, rêvées, douces.
On en prend sept fragments et on vous les donne, que vous fassiez partie de la communauté ou non. Pour vous, voici un voyage dans de nouveaux univers, animés par des plumes diverses qui, je l’espère, résonneront avec vous, et que vous trouverez belles et touchantes, et osées et moites quand il le faudra.

Bonne lecture, bonne exploration !
Que ces nouvelles écrites en un cadavre exquis unique vous plaisent autant qu’à moi.

Zoé Laboret

Diluées, collectif, 2022.

Diluées

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Premières lignes #349

Salutations !
Pour ces nouvelles premières lignes, il s’agit de celles de ma lecture en cours : La mythologie viking de Neil Gaiman. Dans cette introduction, l’auteur revient sur les raisons qui l’ont poussé à en savoir plus sur la mythologie nordique et qui l’ont amené à écrire ce livre. De mon côté, j’ai commencé à le lire hier et j’en suis déjà presque à la moitié – c’est une bonne lecture, comme vous pouvez l’imaginer !
Bon dimanche à vous ⚡️

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Une introduction

Il est aussi difficile de désigner son cycle de mythes préféré que de choisir son type de cuisine favori (certains soirs, on peut avoir envie de manger thaï, d’autres soirs des sushis, d’autres encore on a faim de la simple cuisine de chez soi, avec laquelle on a grandi). Mais si je devais indiquer ma préférence, elle irait sans doute aux mythes nordiques.
Ma première rencontre avec Asgard et ses habitants s’est produite quand j’étais petit, pas plus de sept ans, en lisant les aventures du puissant Thor telles que les représentaient Jack Kirby, le créateur américain de bandes dessinées, dans des histoires imaginées par Kirby et Stan Lee et dialoguées par le frère de Stan Lee, Larry Lieber. Le Thor de Kirby était beau et costaud ; son Asgard une vertigineuse ville de science-fiction, aux bâtiments majestueux et aux édifices dangereux ; son Odin sage et noble ; son Loki une créature sardonique de pure malveillance, coiffée d’un casque à cornes. J’adorais le Thor blond de Kirby et le marteau qu’il maniait, et j’ai voulu en savoir plus long sur lui.

La mythologie viking, Neil Gaiman, 2017.

La mythologie viking

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