Premières lignes #303

Enfin, je commence à vraiment sortir la tête des cartons et mon nouveau chez-moi prend forme petit à petit. Le sommeil revient également, ce qui est très appréciable, on ne va pas se mentir. En déménageant, j’en ai profité pour prendre des livres chez ma mère, la débarrassant et m’encombrant par la même occasion – mais ce sont des livres que je veux lire depuis un bon moment déjà, comme Rebecca de Daphné du Maurier dont je vous présente aujourd’hui les premières lignes.

Le principe : chaque semaine, je prends un livre et je vous en cite les premières lignes du récit. Pensez à mettre le lien de votre RDV en commentaire de l’article ou, si vous avez une page ou une catégorie dédiée, n’hésitez pas à me le faire savoir ; cela facilitera l’actualisation.
N’oubliez pas de me citer, ça fait toujours plaisir ♡

CHAPITRE PREMIER

J’ai rêvé l’autre nuit que je retournais à Manderley.
J’étais debout près de la grille devant la grande allée, mais l’entrée m’étais interdite, la grille fermée par une chaîne et un cadenas. J’appelais le concierge et personne ne répondit ; en regardant à travers les barreaux rouillés, je vis que la loge était vide.
Aucune fumée ne s’élevait de la cheminée et les petites fenêtres mansardées bâillaient à l’abandon. Puis je me sentis soudain douée de la puissance merveilleuse des rêves et je glissai à travers les barreaux comme un fantôme.

Rebecca, Daphné du Maurier, 1938.

Rebecca

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Premières lignes #302

Toujours dans les cartons, j’ai de nouveau pris un livre au hasard – l’un des rares encore atteignables (j’écris ces lignes le vendredi, comme ce sera la ensuite la dernière ligne droite). Il s’agit d’un roman de fantasy dont j’ai déjà entendu beaucoup de bien : La Belgariade de David Eddings.
Bon dimanche à vous !

Le principe : chaque semaine, je prends un livre et je vous en cite les premières lignes du récit. Pensez à mettre le lien de votre RDV en commentaire de l’article ou, si vous avez une page ou une catégorie dédiée, n’hésitez pas à me le faire savoir ; cela facilitera l’actualisation.
N’oubliez pas de me citer, ça fait toujours plaisir ♡

Prologue

Où se trouvent relatées l’Histoire de la Guerre des Dieux et la Geste de Belgarath le Sorcier.
D’après Le Livre d’Alorie

Le monde était jeune alors. Les sept Dieux vivaient en harmonie, et les races de l’homme étaient comme un seul peuple. Belar, le plus jeune des Dieux, était aimé des Aloriens. Il demeurait près d’eux et les chérissait, et ils prospéraient sous sa protection. Les autres Dieux vivaient eux aussi parmi les peuples, et chaque Dieu affectionnait les siens.
Mais le frère aîné de Belar, Aldur, n’était le Dieu d’aucun peuple. Il vivait.à l’écart des hommes comme de ses pareils. Le moment vint pourtant où un enfant perdu alla le quérir dans sa retraite.

La Belgariade, tome 1 : Le Pion blanc des présages, David Eddings, 1982.

La Belgariade, tome 1 : Le Pion blanc des présages,

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Premières lignes #301

Cette nouvelle année commence sur les chapeaux de roue, pour moi, car je prépare mon déménagement. Je vais tout de même tâcher de publier quelques chroniques et les bilans (notamment celui du Challenge de l’Imaginaire de 2021) dans les jours à venir mais, soyons honnêtes, je ne vais pas trop pouvoir vous répondre au cours des deux semaines à venir. Toutefois, je tiens à vous souhaiter une merveilleuse année 2022, que vous puissiez concrétiser vos projets, vivre de belles aventures et que vous soyez entouré·es de bonheur 🎉

Nouveau dimanche, nouveau rendez-vous des Premières lignes ! Aujourd’hui, j’ai pris un livre au hasard dans mes cartons ; c’est un roman de Sarah Waters qui traîne depuis longtemps dans ma PAL (il serait bien que je l’en sorte en 2022, ne croyez-vous pas?).

Le principe : chaque semaine, je prends un livre et je vous en cite les premières lignes du récit. Pensez à mettre le lien de votre RDV en commentaire de l’article ou, si vous avez une page ou une catégorie dédiée, n’hésitez pas à me le faire savoir ; cela facilitera l’actualisation.

N’oubliez pas de me citer, ça fait toujours plaisir ♡

 

1947

1

Donc voilà, se dit Kay, voilà le genre de personne que je suis devenue : quelqu’un dont les pendules et les montres se sont arrêtées, et qui peut dire l’heure en regardant en bas quel nouvel estropié sonne à la porte de son logeur.
Elle se tenait devant la fenêtre ouverte, vêtue d’une chemise sans col et d’une culotte grisâtre, fumant une cigarette et observant les allées et venues des patients de Mr Leonard. Ils étaient ponctuels — si ponctuels qu’elle pouvait effectivement dire l’heure en les voyant arriver : la femme au dos cassé, le lundi à dix heures ; le soldat blessé, le mardi à onze. Tous les jeudis, c’était un homme âgé, assisté par un jeune homme à l’air un peu égaré : Kay aimait bien surveiller leur arrivée. Elle aimait bien les voir remonter lentement la rue : l’homme impeccable dans son costume sombre de croque-mort, le garçon sérieux, patient, séduisant aussi — comme une allégorie de la jeunesse et du grand âge, se disait-elle, sur une toile de Stanley Spencer, ou un de ces peintres modernes excessivement réalistes. Après eux, c’était le tour d’une femme accompagnée de son fils, un gamin affligé de lunettes et d’un pied bot ; après, d’une vieille Indienne souffrant de rhumatismes. Le petit garçon traînait parfois, s’amusant à gratter la mousse et la poussière accumulées entre les dalles brisées de l’allée avec sa chaussure d’infirme, tandis que sa mère discutait avec Mr Leonard, dans l’entrée. Une fois, récemment, elle avait levé les yeux au ciel et vu Kay qui les observait ; et elle avait entendu le petit faire une comédie dans l’escalier car il ne voulait pas aller aux toilettes tout seul.

Ronde de nuit, Sarah Waters, 2006.

Ronde de nuit

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Premières lignes #300

Salutations !
Ça y est, nous en sommes à la trois-centième publication du RDV « Premières lignes ». Cela me fait bizarre ; ce sont 300 semaines qui se sont écoulées depuis que j’ai commencé ce rendez-vous. Je m’en souviens encore, il vous avait tout de suite plu ! Moi qui pensais faire un petit truc dans mon coin, vous avez finalement été plusieurs à participer à votre tour et c’est encore aujourd’hui le cas. Merci à vous !
Nous sommes le 26 décembre alors j’ai décidé de vous partager les premières lignes du Noël d’Hercule Poirot d’Agatha Christie, que je lis en compagnie de Millina.
Passez une très belle journée.

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I

STÉPHEN releva le col de son pardessus et, d’un pas vif, se mit à arpenter le quai de la gare. De grosses locomotives sifflaient, lançaient dans l’air glacé d’épais nuages de fumée qui obscurcissaient l’atmosphère. Tout était malpropre et barbouillé de suie.
« Quel sale pays ! Quelle ville dégoûtante ! » pensa Stéphen.
Le plaisir éprouvé en arrivant dans la capitale anglaise, à la vue des magasins, des restaurants, des femmes jolies et bien habillées, s’évanouissait déjà et il comparait Londres à un faux diamant serti dans une vilaine monture.
Et s’il retournait tout de suite en Afrique du Sud ? … En proie au mal du pays, il revoyait en imagination le soleil, le ciel bleu, les jardins pleins de fleurs… des fleurs d’un bleu éclatant, les haies de dentelaires et les liserons bleus s’accrochant à la moindre cabane.
Ici, partout de la boue, de la saleté, et des gens pressés, se bousculant, comparables à des fourmis affairées autour de leur fourmilière.
Un moment, il songea :
« Je regrette d’être venu… »

Le Noël d’Hercule Poirot, Agatha Christie, 1938.

Le Noël d’Hercule Poirot

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Premières lignes #299

Bien le bonjour, les lecturovores !
Aujourd’hui, ce sont les premières lignes du Désosseur de Liverpool que je vous partage. Avec ce semblant de comptine (très glauque, clairement) pour entamer la lecture, autant dire que j’ai déjà envie de lire la suite de ce thriller ! Et vous, ce genre d’introduction, ça vous parle ?

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Le Désosseur arrive,
Le Désosseur existe.
Il ne s’arrête jamais,
Il ne ressent rien.
Il t’attrapera,
Il te fera pleurer,
Il coupera dans ta chair,
Et ne gardera que tes os.

Le Désosseur de Liverpool, Luca Veste, 2018.

Le désosseur de Liverpool

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Premières lignes #298

Pour les Premières lignes de ce jour, je vous propose celles d’un roman qui me fait assez envie alors que je ne sais rien de l’histoire : Les filles de la chance de Charlotte Nicole Davis. Tout ce que je sais, c’est que ce sont des héroïnes et un western. Ça vous arrive aussi de vouloir lire un livre alors que vous ne savez rien (ou presque) à son sujet ?

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PROLOGUE

C’était plus facile, lui avait-on dit, si on se chantait une mélodie dans sa tête.
Assise aussi immobile que possible devant sa coiffeuse à pattes de lion, Clémentine fouillait sa mémoire à la recherche des chansons qu’elle avait apprises au piano dans le petit salon. Mais son esprit était vide depuis les enchères, ne laissant qu’un gémissement de peur muet, comme les lamentations des morts. Derrière elle, marmonnant la bouche pleine d’épingles, Mère Fleur exultait, répétant que c’était un honneur pour Clémentine d’avoir obtenu une telle offre et qu’elle était très fière d’elle. La responsable de maison avait passé la dernière heure à préparer Clémentine pour sa Nuit de chance, laçant sa robe blanche vaporeuse, lui appliquant du rouge sur les joues, lui noircissant les yeux avec de la suie.
– Toi aussi, tu devrais être fière de toi, poursuivit la femme plus âgée.
Elle brossait les cheveux noirs crépus de Clémentine en arrière pour dégager son visage et les épingla en un nœud élégant. Un soupire las chatouilla la nuque de la jeune fille.
– Seize ans, enfin une vraie femme. Je me rappelle quand tu n’étais qu’une sauterelle, tout comme ta sœur. Mais elle s’en est bien sortie, Clémentine, et tu t’en sortiras bien aussi.
Clémentine ne trouvait aucun réconfort dans ces paroles.

Les filles de la chance, tome 1, Charlotte Nicole Davis, 2019.

Les filles de la chance, tome 1

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Premières lignes #297

Salutations !
Aujourd’hui, je vous propose de découvrir les premières lignes du Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, un roman épistolaire que je suis en train de lire en anglais – rassurez-vous, c’est le texte en français que je vous partage.

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8 janvier 1946

Mr. Sidney Stark, Éditeur
Stephens & Stark Ltd.
21 St. James Place
Londres SW1
Angleterre

Cher Sidney,
Susan Scott est une perle. Nous avons vendu plus de quarante exemplaires du livre, ce qui est plutôt réjouissant, mais le plus merveilleux, de mon point de vue, a été la partie ravitaillement. Susan nous a déniché des tickets de rationnement pour du sucre glace et de vrais œufs afin de nous confectionner des meringues. Si tous ses déjeuners littéraires atteignent ces sommets, je suis partante pour une tournée dans tout le pays. Penses-tu qu’un somptueux bonus l’encouragerait à nous trouver du beurre ? Essayons, tu n’auras qu’à déduire la somme de mes droits d’auteur.
À présent, les mauvaises nouvelles. Tu m’as demandé si mon nouveau livre progressait. Non, Sidney, il ne progresse pas.
Les faiblesses anglaises s’annonçaient pourtant si prometteuses. Après tout, on devrait pouvoir écrire des tartines sur la société anglaise pour dénoncer la glorification du Lapinou anglais. J’ai exhumé une photo du Syndicat des exterminateurs de nuisibles, défilant dans Oxford Street avec des pancartes « À bas Beatrix Potter ! » Mais que peut-on ajouter à cela ? Rien. Rien du tout.
Je n’ai plus envie d’écrire ce livre. Je n’ai plus ni la tête ni le cœur à l’écrire. Aussi chère que m’a été (et m’est encore) Izzy Bickerstaff, je ne veux plus rien écrire sous ce nom. Je ne veux plus être considérée comme une journaliste humoriste. Je suis consciente que faire rire – ou au moins glousser – les lecteurs en temps de guerre n’était pas un mince exploit, mais c’est terminé. J’ai le sentiment d’avoir perdu le sens des proportions ces derniers temps, et Dieu sait qu’on ne peut rien écrire de drôle sans cela.
En attendant, je suis très heureuse que Stephens & Stark gagne de l’argent avec Izzy Bickerstaff s’en va-t-en guerre. Le fiasco de ma biographie d’Anne Brontë me pèse moins sur la conscience.

Merci pour tout,
Affectuseuement,
Juliet

P.S. : Je suis en train de lire la correspondance de Mrs. Montagu. Sais-tu ce que cette femme lamentable a écrit à Jane Carlyle ? « Ma chère petite Jane, tout le monde naît avec une vocation, et la vôtre est d’écrire de charmantes petites notes. » J’espère que Jane lui a craché au visage.

Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, 2008.

Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates

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Premières lignes #296

Bien le bonjour !
Pour ce dimanche, étant de nouveau passé à la bibliothèque et n’ayant pas résisté à l’emprunt d’un roman, c’est de ce dernier dont je vous partage les premières lignes. Il s’agit de Notre-Dame des Loups d’Adrien Tomas, auteur que j’ai découvert grâce aux Dossiers du Voile et que vous connaissez peut-être aussi grâce à Dragons et Mécanismes.
Bon dimanche à vous.

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Cathédrale des Neiges

Aidan Malcolm Arlington

LE SILENCE EST OMNIPRÉSENT. Il est lourd sur ma nuque et mes épaules, il m’entoure, m’étouffe, me pèse. À chaque fois que mon cheval traverse de son sabot la couche de neige fraîche, à chaque fois que j’inspire l’air glacé ou que j’exhale un souffle de nuage blanc, j’ai l’impression d’être en train de profaner une église, un temps, ou je ne sais quoi de sacré.
Je n’ai jamais été très porté sur la religion, mais par la Dame, ce que je me sens païen et ignorant dans cet endroit ! La forêt Blanche m’écrase de sa majesté, de son immensité, me réduit à ce que je suis certainement : un intrus, minuscule et vain, dans un territoire qui ne lui appartient pas.
Je respire un grand coup, et je me reprends. Cet endroit n’appartient pas non plus à ceux que nous traquons. Nous sommes ici pour le débarrasser des Rejs, puis nous partirons, rendant au silence ses endroits séculaires. Jack nous emmènera sans doute encore plus loin au nord, obsédé par l’idée fixe que la Dame s’enfonce toujours plus dans les terres glacées pour fuir notre fureur vertueuse.

Notre-Dame des Loups, Adrien Tomas, 2014.

Notre-Dame des Loups

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Premières lignes #295

Salutations !
Dans les Premières lignes du jour, je vous en propose dont les trois premières m’ont fait me dire que j’allais vite m’embrouiller, et dont les trois suivantes m’ont convaincue que j’allais aimer ce livre. Je le lis très lentement, il est dense et en à peine cinq jours, je n’ai lu qu’une centaine de pages (sur les 600 qu’il en fait). Qu’importe, il me plaît alors, en attendant mon retour, voici un avant-goût.

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Quand Pierre-Alain, mon père, épousa Marie-Jeanne Le Goff, il n’avait qu’une lieue à parcourir pour passer de la ferme de Kerveillant, en Plovézet, au bourg de Pouldreuzic où il allait vivre désormais avec sa femme. Il vint à pied, le torse bien droit, parce qu’il portait, sur la tête, une pile de vingt-quatre chemises de chanvre qui constituaient le plus clair de son avoir. En effet, ces chemises étaient à peu près tout ce que sa mère, Catherine Gouret, avait pu lui préparer pour son mariage. Le chanvre en avait été récolté, roui, broyé à Kerveillant et filé au rouet par Catherine elle-même. Comme d’habitude, ni plus ni moins. Avec le fil obtenu, on avait fait deux écheveaux qu’on avait portés au tisserand. Le premier, de chanvre pur, devait servir à faire des sacs de pommes de terre. Au second étaient mêlés des fils de laine pour adoucir le tissu. Celui-là fournirait les chemises de la maisonnée. Ensuite, les chemises et les sacs devaient se rencontrer immanquablement sur le dos des gens, les unes supportant les autres et généreusement rapiécées comme eux lorsque l’usure montrerait la peau de l’homme ou celle de la pomme de terre. Et les sacs vides, au surplus, repliés un coin dans l’autre, serviraient encore de capuchons et de dossards pour les temps de grosses pluies parce que les pauvres bougres de l’époque ne connaissaient pas d’autres survêtements. Quand mon père eut fait la guerre de Quatorze d’un bout à l’autre, l’armée lui laissa son dernier manteau d’artilleur dans lequel il se fit tailler son premier pardessus pour dix ans.
On avait pourtant des chemises de toile pour le dimanche. Une, quelquefois deux. Mais on ne se plaisait pas trop dedans. Elles ne tenaient pas au corps, elles glissaient dessus. Elles étaient trop minces, on avait l’impression d’être nu. Heureusement, il y avait le gilet à deux pans croisés, montant au ras du cou et descendant largement jusqu’aux reins, pour vous garantir en toutes saisons, les jours de fêtes. Mais rien ne valait les chemises de chanvre pour le travail quotidien. Elles buvaient votre sueur généreusement et sans vous refroidir. Elles étaient les cottes de mailles des misérables chevaliers de la terre. A être portées jour et nuit, elles n’apparaissaient guère plus grisâtres à la fin de la semaine qu’au début. Une bénédiction, je vous dis. Mais il fallait en avoir beaucoup parce qu’on ne faisait la lessive que deux fois par an, au printemps et à l’automne. Quand on en dépouillait une, toute raidie par la terre et l’eau de votre cuir, on la jetait sur le tas des autres, dans quelque coffre ou un coin d’appentis. Là, elle attendait la grande lessive d’avril ou septembre. Et tout recommençait.

Le cheval d’orgueil, Pierre-Jakez Helias, 1975.

Le cheval d’orgueil – Mémoires d’un Breton du pays bigoudin

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Premières lignes #294

Il y a maintenant deux semaines de cela, j’étais au Festival du livre en Bretagne, à Carhaix. L’un des auteurs, Gérard Chevalier, proposait une série policière avec une chatte en guise d’enquêtrice. J’adore les chats et j’ai trouvé l’idée très bonne ; me demandant comment comment la narration se ferait (première ou troisième personne?), j’ai ouvert le tome 1, Miaou, bordel !, et j’ai lu les premières lignes. Je suis repartie avec un livre dédicacé et j’ai donc choisi de partager cesdites premières lignes avec vous.
Passez un très bon dimanche !

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Ça a commencé comme ça… C’est vraiment pas beau… Cela s’est produit ainsi… Non, c’est prétentieux. Un beau matin… Ah, les lieux communs ! Un matin n’est pas particulièrement beau, jamais. Ou alors il faut le préciser autrement : le soleil projetait son or sur l’azur du matin qui…Je m’égare. Ce n’est pas du tout mon propos.
J’étais seule à l’appartement ce matin-là, lorsque des bruits de pas dans l’escalier se firent entendre. Nous ne sommes pas les uniques habitants de ce petit immeuble ancien. Aussi, n’ai-je prêté qu’une vague attention à cette manifestation d’une présence extérieure à notre logis.
Je surveille tout : mouvements, bruits, phénomènes naturels, odeurs, lumières, la liste n’est pas exhaustive. Mon attention est en alerte perpétuellement, même quand je dors. Et je suis une grande dormeuse.

Miaou, bordel !, Gérard Chevalier, 2014.

Miaou, bordel !

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