Le Cheval d’Orgueil

Le Cheval d’Orgueil – Mémoires d’un Breton du pays bigouden

Quatrième de couverture :

« Trop pauvre que je suis pour posséder un autre animal, du moins le Cheval d’Orgueil aura-t-il toujours une stalle dans mon écurie. » Ainsi parlait à l’auteur, son petit-fils, l’humble paysan Alain Le Foff qui n’avait d’autre écurie que sa tête et d’autre terre que celle qu’il emportait malgré lui aux semelles de ses sabots de bois. « Quand on est pauvre, mon fils, il faut avoir de l’honneur. Les riches n’en ont pas besoin. » […]
L’auteur […] n’enseigne pas, il raconte minutieusement, paysannement, comment on vivant dans une « paroisse » bretonnante de l’extrême ouest armoricain au cours du premier demi-siècle. Il ne veut rien prouver, sinon que la véritable histoire des paysans reste à faire et qu’il est un peu tard pour l’entreprendre.
Il affirme tranquillement que ceux qui jugent les paysans comme des êtres grossiers sont eux-mêmes des esprits sommaires et naïfs. Il ajoute que les hommes ou les régimes qui ont suscité des révoltes de paysans ont faire entrer ces derniers en jacquerie à force de mépriser leur culture.
Alors le Cheval d’Orgueil a secoué furieusement sa crinière !
L’auteur n’est pas convaincu, en passant d’une civilisation à l’autre, d’avoir humaine gagné au change. Mais aujourd’hui, la grande question qui se pose est de savoir s’il existe encore des paysans, c’est-à-dire des hommes qui, avant d’être de leur temps, sont d’abord de quelques part où ils doivent se mettre à l’heure du temps qu’il fait.

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Mon avis :

Parler du Cheval d’Orgueil n’est pas chose aisée. Non pas que le roman soit mauvais, bien au contraire ! Mais voilà, il faut dire les choses telles qu’elles sont : c’est un mastodonte de la littérature dite du terroir.
Le Cheval d’Orgueil, sous-titré Mémoires d’un breton du pays bigouden, est une autobiographie de Pierre-Jakez Hélias, un Breton né à Pouldreuzic (Finistère sud) au début du XXe siècle. Plus que sa vie, c’est celle des paysans de ce coin de Bretagne qu’il raconte par leur travail, leurs croyances, leurs fêtes, leurs jeux… J’ai été conquise dès le début d’une part par le sujet (le témoignage d’une époque), d’autre part par l’écriture. D’abord écrit en breton, l’auteur a ensuite lui-même traduit le texte en français et, s’il évoque par ailleurs la difficulté, parfois, à transmettre tout ce qui peut être dit en un seul mot dans une autre langue, j’ai toutefois été charmée par son écriture. Il y a de très belles phrases mais, ce que je retiens surtout, c’est l’honnêteté et les sentiments qui se dégagent de la plume de l’écrivain – les sentiments n’empêchant pas le sérieux. Il est évident que Hélias a une grande affection pour la Bretagne et plus particulièrement pour le bourg où il a grandi. Mais ce n’est pas seulement le lieu dont il est question : un lieu sans individus ne vit pas. Alors l’écrivain nous parle de sa famille, notamment de ses grands-pères ; il y a Alain Hélias, conteur hors pair et sabotier que le garçon voit peu ; il y a Alain Le Goff qui se charge pas mal de l’éducation du jeune Pierre-Jakez. Ces deux figures sont très marquantes pour l’auteur alors qu’il est encore jeune : les deux vieillards transmettent beaucoup de leurs savoirs mais l’invitent aussi à réfléchir par lui-même, à se creuser la cervelle.
Le Cheval d’Orgueil parle ainsi beaucoup de la vie, de comment un garçon du début du XXe siècle grandit en Bretagne, du savoir offert par ses grands-pères, des rites initiatiques qui font d’un garçon un homme ; Le Cheval d’Orgueil nous informe sur la vie des paysans à cette époque et en cet endroit, pas très éloigné de la mer mais suffisamment pour que les lieux soient presque étrangers l’un à l’autre. C’est un véritable travail ethnographique d’un Breton sur les Bretons. On y découvre des morceaux du quotidien, qu’il s’agisse des jeux des enfants (c’est probablement la partie qui m’a le moins enthousiasmée – grimper aux arbres pour chercher des œufs dans des nids, ce n’est franchement pas ma came mais c’est aussi clairement une autre époque ; je grimpais aux arbres pour le simple plaisir de voir la terre rétrécir), des messes et des Pardons (sortes de pèlerinages qui ont lieu à dates fixes et ponctuent le calendrier des saints et des saintes ; il y en a encore pas mal en Bretagne), des festivités pour la nouvelle année, pour un mariage ou même un deuil ; l’importance de la tradition orale et, par là même, de la langue. Et c’est d’ailleurs assez drôle car, en lisant Le Cheval d’Orgueil, j’y ai lu ce que les vieux de ma famille racontent : il n’y a pas un seul breton parlé mais plusieurs. Traversez la rivière et les mots sembleront étrangers, leur prononciation aura changé. Et c’est ainsi que, petit à petit, ce roman qui parlait de vécu en vient à parler des changements.
Le Cheval d’Orgueil est l’histoire d’une transmission qui se perd avec la guerre, avec l’industrialisation, les migrations des uns et des autres vers les villes, parfois même en dehors du pays breton. Je vous parlais de la langue bretonne ; Pierre-Jakez Hélias s’inquiétait d’un breton multiple qui, finalement, devient unique, académique, perdant ses subtilités langagières. Toutefois, ce n’est pas la seule chose qui se perd. Si l’écrivain semble avoir un côté un peu « boomer » dans certaines de ses réflexions (les personnes qui vont en vacances en bord de mer, ça le dépasse un peu et les gens, notamment les femmes, en maillot de bain, n’en parlons pas !, mais je me suis amusée en lisant le passage sur la bigoudène qui nageait dans la mer en gardant sa coiffe, gardant ainsi son honneur), il n’en est pas pour autant rétrograde. Bien sûr, il regrette la vie de son enfance, probablement comme beaucoup d’entre nous (les effets de la nostalgie) mais il sait reconnaître aussi les bienfaits d’une société qui évolue. Finalement, son plus grand regret est la disparition, petit à petit, de cette société humaine peut-être parfois bien pauvre (pas miséreuse) mais aux liens si forts entre les individus, où tout le monde se connaissait et où l’entraide était fréquente. Il reste toutefois lucide puisqu’il parle, dans le roman, de ces gens qui ont perdu leur ferme à cause d’une mauvaise récolte, qui ont dû déménager en espérant trouver un nouveau lieu de vie, de travail, etc. Hélas, il constate que la ville distend ces liens, les réduits parfois à peau de chagrin et il est vrai que, en ville, aujourd’hui encore, on communique moins avec ses voisin·es que dans des petites bourgades. Quoiqu’il en soit, ne vous méprenez pas : ce n’est pas un texte qui sent la nostalgie à plein nez, bourré de regrets. Il y a de tout cela, mais c’est savamment dosé et Hélias fait la part belle aux vécus et aux réflexions.
Une question se pose pour les personnes qui voudraient lire Le Cheval d’Orgueil : faut-il prendre l’édition au format poche ou bien celle en grand format ? Cette dernière, comme tout grand format, prend de la place, mais elle est aussi lourde. Toutefois, c’est celle qui a eu ma préférence car elle s’accompagne de trente-deux photographies qui permettent de redonner vie à ce petit coin de Bretagne et à ses habitant·es. Ainsi nous y découvrons les portraits de l’auteur et de membres de sa familles mais aussi des scènes de la vie quotidienne (le travail dans les champs, la pose d’une coiffe…) ou religieuses (des Pardons, des statues de saints…), etc. Cette édition est assez onéreuse (28,50€) mais elle se trouve assez facilement d’occasion et j’ai réussi à l’avoir pour moins de 10€ en bon état (juste le dos cassé mais rien de gênant).
Pour vous faire un avis, vous pouvez toujours aller sur le site Cairn.info pour feuilleter les premières pages ainsi que le début de chaque chapitre. Je ne sais pas si c’est suffisant pour vous faire un avis mais, si cela peut vous donner envie d’en découvrir plus, n’hésitez franchement pas à y jeter un œil. Je vous invite également à écouter l’émission « Les nuits de France Culture » dans laquelle, grâce à des archives, on peut écouter Hélias nous parler de la Bretagne et de sa vie.

Je vous recommande donc Le Cheval d’Orgueil ; je l’ai trouvé remarquable, tant par le témoignage qu’il est d’une époque que par les réflexions de l’auteur sur l’évolution de la société. Je sais que ce n’est pas le genre d’ouvrage qui intéressera tout le monde mais, si vous êtes intéressé·es par l’ethnologie et/ou par la Bretagne, nul doute que ce roman vous comblera.

A noter que Le Cheval d’Orgueil a été adapté au cinéma en 1980 par Claude Chabrol. Difficilement trouvable, je ne l’ai pas encore vu. Voici un petit reportage sur le tournage du film :

Le Cheval d’Orgueil, Pierre-Jakez Hélias Plon • 1975 • 614 pages • 28,50€ • Genre : littérature du terroir, pays bigouden, début XXe siècle • ISBN : 9782259183963

10 réflexions sur “Le Cheval d’Orgueil

  1. La Fille En Rouge dit :

    Alors ce n’est pas du style que je lis, mais j’aime le retour que tu en fais. On est beaucoup à être fiers de venir d’où l’on vient mais il est vrai que les endroits ne vit pas sans les gens, sans leur quotidien, leurs coutumes, leurs croyances et j’en passe. Nul doute que ce roman soit rempli de tout ca, surtout en Bretagne !!

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